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BULLETIN : les précédents bulletins de la Société Française des Architectes traitaient de l’international. Dans ce cadre, nous vous livrons ce texte de Christian Muschalek situant le cadre de l’intervention architecturale en Allemagne.

Le cadre de l'intervention architecturale en Allemagne. Histoire et actualité

Je suis architecte praticien en Allemagne et professeur d'architecture en France, où j'enseigne la “ théorie et pratique du projet architectural ”.

Je ne suis certainement pas le mieux placé pour parler de la profession en Allemagne étant donné que je ne suis pas ici comme représentant élu d’une des organisations professionnelles. Mais j'ai accepté avec plaisir d'intervenir car je pense pouvoir vous faire partager une certaine compréhension de la situation de la profession en Allemagne à partir d’un regard sur la discipline architecturale, qui nous passionne et nous réunit.

Pour commencer, j’aimerai me référer à Bernard HUET et son excellent exposé sur la nécessaire distinction entre architecture (œuvre) d’une part et construction (ouvrage ) d’autre part.
La culture allemande partage en partie cette distinction.

Et pourtant il y a une différence, il y a une spécificité allemande. Prenons les mots : “Oeuvre” se dit “Werk” en allemand. Le terme “Werk” définit toute production artistique ou artisanale. “ Ouvrage ” se dit “ Bau ”, c'est à dire le bàti.

L'originalité de la langue allemande est de pouvoir combiner les deux termes et de créer le terme “Bauwerk”, que nous utilisons couramment, pour désigner un édifice. De même, on dit “Bau-kunst”, littéralement : “art de bâtir”, mais en fait pour dire : “ architecture”.
On peut noter la même subtilité pour le mouvement moderne en architecture, baptisé “Neues Bauen” pour dire “nouvelle architecture ”.

A l'origine d'une différence culturelle : la formation

Je le répète, n’étant pas historien, je me limiterai donc à quelques généralités.
Tandis que la France se présente, à partir de 1650, avec une formation unitaire et très disciplinée à l’Académie Royale, l’Allemagne est divisée et affaiblie après la guerre de Trente Ans, sans aucune identité architecturale, ni dans la production ni dans la formation. Ce n’est qu’à partir de la première moitié du 18ème siècle qu’on peut remarquer une réelle contribution architecturale : le baroque allemand.
D’où venaient ces architectes, quelle formation ont-ils eue ? On remarque que les origines sont très diverses même si on peut distinguer deux familles.
Les uns avaient une formation de sculpteurs (v. Erlach, Schlüter) ou d’ingénieurs de fortification (Hildebrand, Neumann) travaillant au service d’un duc ou d’un évêque.
Les autres, issus des métiers (Asam, Fischer, Zimmermann), fortement ancrés dans une culture du peuple, des maçons, des peintres, etc.; ont porté le métier à un tel niveau de maîtrise qu'on a parlé d'eux plus tard comme des architectes. Pendant longtemps, ces artisans avaient des doubles ou triples compétences.

Aucun des maîtres baroques n’avait une formation académique en architecture, tous se sont formés en exercant.
Ce n’est qu’au 19ème siècle que se mettent en place les formations académiques. Un regard sur deux grandes figures de l’architecture de cette époque, Schinkel et Semper, peut éclairer la situation très contrastée de la formation.

Friedrich Schinkel qui a fait des études d’art, a introduit en architecture la notion de globalité artistique. Tout homme peut être créateur. La vie et l'art ne sont pas séparés, tout le monde a un don. La diffusion de l'architecture est alors faite au plus large : les manuels servent à cultiver le grand public, les maçons, les plâtriers.; des indications sont données dans des publications très riches, pas du tout séparées du monde de la production, c'est à dire du “ Gewerbe ” (les métiers). Schinkel a préféré mener une carrière libérale comme dirigeant des travaux de l’Etat à une carrière à l’académie. Il a préféré créer une école supérieure technique pour la formation des artisans, techniciens et entrepreneurs dénommée la “ K_niglich Preussisches Gewerbinstitut ”, devenue la “ Bauakedemie ” que tout le monde connaît.

Gottfried Semper, universitaire à G_ttingen, a d’abord étudié les mathématiques puis l'architecture à Münich, et aux Beaux-Arts à Paris. L'essentiel de sa contribution a été de fonder la formation du modèle “polytechnique” à Zürich. Il a été lui-même l'architecte de cette école. Pour l'anecdote, avant d'en accepter la direction, il a fallu qu'il obtienne la garantie de pouvoir construire en libéral à Zurich.

Mais revenons à l'essentiel : le modèle polytechnique a pour objectif de définir l'architecture, entre autres, comme approche scientifique. Ce modèle considère qu'il faut des compétences scientifiques pour être architecte

Aujourd’hui, la formation des architectes en Allemagne est dispensée dans trois types d'établissements :

- il y a les écoles d'art, les “Beaux Arts”, qui sont restées marginales, pourtant fondées à partir du 17ème siècle. Il s'agit de petites classes formées par des maîtres dans une dizaine d’établissements.

- il y a le modèle polytechnique, les “ Technische Hochscules ”, dont l’objectif, lors de la fondation (la première à Karlsruhe en 1825), était de créer une élite scientifique et technique afin, notamment, de combattre la Grande Bretagne.Il y a actuellement une quinzaine d’écoles polytechniques en Allemagne.

- il y a les écoles techniques, “Bauschulen”, à l’origine formation des techniciens du bâtiment, qui sont devenues à partir de 1966, des “Fachhochschulen”, dont il existe une quarantaine dans le pays et dont le diplôme est reconnu comme équivalent avec les autres formations.

Cette diversité des formations explique déjà une spécificité allemande.

Les organisations professionnelles

La représentation professionnelle est utile à la compréhension de la culture allemande. Les trois organismes sont les suivants :

• Le BDA (Bund Deutscher Architekten) association des architectes allemands
Créé en 1903 et refondé en 1948.Son objectif d’origine était de se consacrer de manière artistique, architecturale et urbanistique à l’acte de bâtir sans être impliqué dans le “ Gewerb ” (métier). L’architecte est indépendant et ne doit pas se mêler aux entrepreneurs. Il ne faut pas oublier que l’industrialisation du 19ème siècle a produit des horreurs dans l'environnement bâti, ce qui explique la position des fondateurs.
Le BDA est aujourd'hui une association indépendante qui poursuit quatre objectifs :
- la planification globale et responsable pour un environnement bâti prenant en compte la qualité de vie ;
- la qualité de la planification et du bâti ;
- le débat critique ;
- l'indépendance de la planification.

Le BDA comprend 4.500 membres et 500 membres associés, donc au total 5 000 membres. Il joue un rôle tout à fait important dans la société. Avec ses procédures de nomination, le BDA veut garantir d’être le “ rassemblement des bons architectes ”.
Des architectes internationaux de renom sont par ailleurs membres honoraires du BDA, ainsi par exemple, les architectes français Jean Nouvel, Dominique Perrault, Christian de Portzamparc en font partie.

• Le “ Werkbund ” DWB
Le Werkbund ( “lien pour l'oeuvre”), organisation plutôt “pauvre” aujourd’hui, a eu un rayonnement intellectuel important dans son histoire.
Créée en 1907, le werkbund est fondé sur une approche universelle de la production artistique et formelle, située entre l'art et l'industrie, et fondée sur une préoccupation sociale.
Il a pour spécificité son approche sérieuse et attentive des question de production qu'il reconsidère dans une approche architecturale.
Les idées d'origine étaient d'associer les grandes questions de société aux nouveaux modes de production.
Il y a eu de grands débats historiques entre les tenants de l'artisanat et des gens tels que Gropius, qui étaient plutôt partisans de la production industrielle et du produit standardisé : c'est à dire de la “ répétition ” et non de l'oeuvre comme production “unique”.
Après la guerre, le Werkbund s'occupe du design, de la “ gute Form”, la “bonne” forme; pas la juste forme, plutôt la bonne forme au sens d'une éthique. Dans cet esprit, l'école d'Ulm (Hochschule für gestalfung) a eu une influence internationale dans les années 50 et 60.

Après 1960, les grandes lignes de pensée et de débats du werkbund sont les suivantes :
- le processus devient plus important que l'oeuvre finie
- le werkbund a été le premier à appeler l'attention du grand public sur l'environnement, et à situer l'architecture comme intervention dans l'environnement bâti, en mesurant ses conséquences sur l'écologie, la politique urbaine, etc...
- le troisième axe a été de s'occuper de la réhabilitation et du patrimoine bâti, avec un regard attentif sur l'existant ; est abandonnée d'ailleurs la notion de progrès, un nouveau regard étant porté sur la qualité de l'existant, sur le génie du lieu (devenu plus tard le régionalisme critique)
Je ne connais pas le nombre total des membres du “Werkbund ”, mais dans le Baden-Wurtemberg dont je suis membre, on compte 400 membres.

• la “Kammer” BAK (chambre de l’ordre des architectes)
Les premières tentatives de fondation de la kammer des architectes commencèrent après la guerre.
La Kammer a été créée parce qu'il semblait nécessaire d'avoir une troisième organisation, plus proche du monde politique et de l'administration.
Chaque Land s'est, tour à tour, doté d'une “ Kammer ” qui se sont progressivement développées comme une sorte d'Ordre, organisme officiel d'inscription des architectes, grâce à une habile politique d’ouverture et d’accueil de tous ceux concernés par le bâti.
Les kammer tiennent la liste des architectes inscrits. Tout jeune diplôme va, après deux ans de pratique, s’inscrire dans la kammer ne serait-ce que pour pouvoir participer aux concours d’architecture.
Les kammers règlent beaucoup de problèmes juridiques, administratifs ainsi que l’assurance sociale de ses membres. Elles s’occupent de la formation continue.Ce sont les kammer qui sont arrivées à faire voter des “ Architekten Gesetz ”, c'est à dire des lois sur l'architecture qui ne sont pas des lois nationales mais des lois fédérales définissant les objectifs, le rôle, les activités de l'architecte par rapport à la société.
Les Kammer, comme d’ailleurs le BDA et le werkbund, sont des organisations fédérales dans les 16 l_nder avec une représentation nationale au niveau du Bund, la BAK à Berlin.

Missions de l'architecte et rôle dans la société

“l'Architektengesetz” définit en préambule la mission de l'architecte qui est la “planification d'édifices en termes esthétiques techniques et économiques”.
Notons que le législateur utilise le terme planification, terme plus technocratique que l’on peut regretter qui remplace le terme “ projet ”. L’oeuvre existe encore mais de manière plus élargie.
L'Architektengesetz règle également le titre qui est protégé, par une loi votée au niveau du Land, pas au plan national. Si un Land ne vote pas cette loi, il n'y a pas de protection du titre.

La liste des architectes, que les Kammer sont tenues d’établir, comprend ceux qui exercent en libéral dans le service public et même en tant que promoteurs ; il y a des listes pour les architectes d’intérieur, les paysagistes, les urbanistes.
Les conditions d'accès à ces listes sont réglées par cette loi : c'est à dire par la formation académique en architecture, plus 2 ans d'exercice professionnel.
La formation académique peut être remplacée par 10 ans de pratique chez un architecte confirmé.
Il y a même une disposition encore plus ouverte qui permet d'accéder au titre en démontrant ses compétences auprès d'une commission qui les évalue et statue.La “ HOAI ” (Honorarordnung für Architekten und Ingenieure), les honoraires.

La “HOAI” (description des missions et barèmes d'honoraires), fixe la façon de rémunérer les services des architectes et des ingénieurs. C'est un décret national établi par le gouvernement national et approuvé par le Bundesrat.

Historiquement, la “HOAI” a remplacé en 1970 la “GOA” (Gebühren Ordnung fùr Architekten) qui ne concernait que les architectes, règles fusionnées depuis 30 ans dans un outil commun de régulation architectes/ingénieurs.

Il est important de voir que le mot “service” est traduit par “Leistung”, c'est le service qui est rémunéré, et non pas l'oeuvre. Ce terme “Leistung” concerne les édifices, les espaces verts, les projets urbains etc....
Je précise que la “HOAI” règle les honoraires des architectes, des architectes d'intérieur, des paysagistes, des urbanistes, et aussi ceux des ingénieurs, les services de statique, des équipements techniques, des fluides, de l'acoustique, de la mécanique des sols et des géomètres, donc les différentes disciplines des sciences de l'ingénieur.qui participent à l’ouvrage. Je rappelle qu'à l'origine, il s'agissait du barème des seuls architectes.

Le permis de construire.
Il est délivré localement par les communes ; mais toutes les règles qui l'organisent dépendent du Land. Chaque Land vote sa “ Landesbauordnung ” (LBO) qui définit les règles du bâti dans le Land. La LBO du Land de Hesse qui actuellement est en avance par rapport aux autres L_nder s’est dotée, tout récemment, d’une refondation.
L'élément nouveau est qu'on simplifie, qu’on dérègle, qu’on allège les procédures devenues trop lourdes. Certains domaines ne font ainsi plus partie du permis de construire.
Est réglé aussi ce qui relève de l'auteur, de celui qui signe les plans, c'est le “ Bauvorlagerecht”, c'est à dire le droit de signature de demande d'un permis de construire.
La possibilité de signature de demande de permis est ouverte à plusieurs intervenants : en premier lieu. aux architectes, c'est évident, c'est leur formation ; mais d'autre part aussi aux ingénieurs, à condition qu'ils aient deux ans de pratique professionnelle. De plus, pour des bâtiments jusqu'à deux logements ou 200 m2 de surface, des bâtiments agricoles, ou des bâtiments provisoires, des personnes avec des “Meisterprüflung”, c'est à dire des personnes qui ont des certificats de métier, maçons et bétonneurs peuvent signer un permis de construire..
Il faut être “maître” dans le métier ce qui exige une formation spécifique reconnue par les chambres des métiers.

La réglementation de la signature du permis de construire veut garantir trois objectifs :
- la sécurité publique (incendie, assurance),
- l'amélioration de la culture du bâti,
- la protection du consommateur par la qualité du projet.
Le droit de signature ne confirme pas l'architecte créateur, mais impose la conformité à ces trois objectifs publics.
Notons que l’objectif de sécurité publique occupe la première place.

Le droit d’auteur.
Il est peut être intéressant dans ce cadre, pour la culture française, de dire quelques mots à ce sujet.

Le mot “Werk” qui signifie donc œuvre est lié au droit d'auteur qui existe aussi en Allemagne depuis le début du siècle pour les architectes. Cependant, le droit d’auteur est davantage inscrit dans le domaine culturel, artistique, et mis au même niveau que celui qui caractérise les arts. Ce droit d'auteur est protégé.

Par contre, la pratique allemande est bien différente en matière de protection et peut être éclairée par celle qui prévaut sur les monuments historiques. Prenons l'exemple d'une oeuvre classée qui est un bien public. Ce bien public n'est pas abstrait ou scientifique. Il est lié à un lieu, à une commune ou à une ville. Le monument historique relève de la compétence d'une commune : celle-ci peut intervenir sur un monument si elle met en avant un intérêt supérieur à la conservation de ce bien.
L'oeuvre dans son intégralité relève du public et de la politique. Il y a toujours débat lorsqu'il y a intervention sur un monument historique.

Cette analogie permet d'éclairer la jurisprudence allemande en matière de protection de l'oeuvre architecturale, qui dit que 1'usage prime sur l'esthétique.

Si la qualité d'usage est mise en doute, le droit d'auteur tombe.
Par exemple - je cite une jurisprudence récente : au cours d'un procès, des juristes ont clairement dit que l'oeuvre en tant que création est protégée, mais que ce principe n'est pas valable pour des édifices à vocation purement fonctionnelle. Ainsi, une usine n'est pas protégée en tant qu'œuvre.
Cela conduit dans d'autres domaines, où pour conserver les droits d'auteur, on est dans l’obligation de classer l'édifice, mais cela reste une protection fragile. Un exemple : le Bundestag à Bonn, œuvre majeure de Günthe Behnisch, est désormais vide et abandonné. Pour ne pas laisser défigurer cet important témoin de la démocratie allemande d'après la guerre, on essaie de le faire classer comme monument historique.

Pour conclure :

1) Les services d'architecture sont donc des services au sens du mot “ Leistung ”.

2) Un autre terme définit historiquement le service public allemand : “Dienst”, mot très fort, proche de “dévouement” (ce mot désigne aussi les “ contreforts ” des cathédrales). “Dienst” c’est la tâche, le devoir, l’éthique de servir l’Etat, c’est un mot dont le sens d’origine vient de l’administration de l’Etat prussien.

3) En rapprochant ces deux termes, le mot “Dienstleistung”, de plus en plus utilisé, désigne bien la notion globale de service de nature à la fois public et privé. L’évolution se fait vers une “Dienstleistungsgesellschaft” : une société de services. C’est une responsabilité publique, une responsabilité de l’individu et des partenaires privés par rapport à la société.

Le service rendu par les architectes allemands à la société est technique, économique et esthétique. C’est le sens donné à la culture architecturale.

   
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Page mise à jour le 25/03/02
 
 
 
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