|
Je
suis architecte praticien en Allemagne et professeur
d'architecture en France, où j'enseigne la
théorie et pratique du projet architectural
.
Je
ne suis certainement pas le mieux placé pour
parler de la profession en Allemagne étant
donné que je ne suis pas ici comme représentant
élu dune des organisations professionnelles.
Mais j'ai accepté avec plaisir d'intervenir
car je pense pouvoir vous faire partager une certaine
compréhension de la situation de la profession
en Allemagne à partir dun regard sur
la discipline architecturale, qui nous passionne et
nous réunit.
Pour
commencer, jaimerai me référer
à Bernard HUET et son excellent exposé
sur la nécessaire distinction entre architecture
(uvre) dune part et construction (ouvrage
) dautre part.
La culture allemande partage en partie cette distinction.
Et
pourtant il y a une différence, il y a une
spécificité allemande. Prenons les mots
: Oeuvre se dit Werk en allemand.
Le terme Werk définit toute production
artistique ou artisanale. Ouvrage se
dit Bau , c'est à dire le bàti.
L'originalité
de la langue allemande est de pouvoir combiner les
deux termes et de créer le terme Bauwerk,
que nous utilisons couramment, pour désigner
un édifice. De même, on dit Bau-kunst,
littéralement : art de bâtir,
mais en fait pour dire : architecture.
On peut noter la même subtilité pour
le mouvement moderne en architecture, baptisé
Neues Bauen pour dire nouvelle architecture
.
A
l'origine d'une différence culturelle : la
formation
Je
le répète, nétant pas historien,
je me limiterai donc à quelques généralités.
Tandis que la France se présente, à
partir de 1650, avec une formation unitaire et très
disciplinée à lAcadémie
Royale, lAllemagne est divisée et affaiblie
après la guerre de Trente Ans, sans aucune
identité architecturale, ni dans la production
ni dans la formation. Ce nest quà
partir de la première moitié du 18ème
siècle quon peut remarquer une réelle
contribution architecturale : le baroque allemand.
Doù venaient ces architectes, quelle
formation ont-ils eue ? On remarque que les origines
sont très diverses même si on peut distinguer
deux familles.
Les uns avaient une formation de sculpteurs (v. Erlach,
Schlüter) ou dingénieurs de fortification
(Hildebrand, Neumann) travaillant au service dun
duc ou dun évêque.
Les autres, issus des métiers (Asam, Fischer,
Zimmermann), fortement ancrés dans une culture
du peuple, des maçons, des peintres, etc.;
ont porté le métier à un tel
niveau de maîtrise qu'on a parlé d'eux
plus tard comme des architectes. Pendant longtemps,
ces artisans avaient des doubles ou triples compétences.
Aucun
des maîtres baroques navait une formation
académique en architecture, tous se sont formés
en exercant.
Ce nest quau 19ème siècle
que se mettent en place les formations académiques.
Un regard sur deux grandes figures de larchitecture
de cette époque, Schinkel et Semper, peut éclairer
la situation très contrastée de la formation.
Friedrich
Schinkel qui a fait des études dart,
a introduit en architecture la notion de globalité
artistique. Tout homme peut être créateur.
La vie et l'art ne sont pas séparés,
tout le monde a un don. La diffusion de l'architecture
est alors faite au plus large : les manuels servent
à cultiver le grand public, les maçons,
les plâtriers.; des indications sont données
dans des publications très riches, pas du tout
séparées du monde de la production,
c'est à dire du Gewerbe (les
métiers). Schinkel a préféré
mener une carrière libérale comme dirigeant
des travaux de lEtat à une carrière
à lacadémie. Il a préféré
créer une école supérieure technique
pour la formation des artisans, techniciens et entrepreneurs
dénommée la K_niglich Preussisches
Gewerbinstitut , devenue la Bauakedemie
que tout le monde connaît.
Gottfried
Semper, universitaire à G_ttingen, a dabord
étudié les mathématiques puis
l'architecture à Münich, et aux Beaux-Arts
à Paris. L'essentiel de sa contribution a été
de fonder la formation du modèle polytechnique
à Zürich. Il a été lui-même
l'architecte de cette école. Pour l'anecdote,
avant d'en accepter la direction, il a fallu qu'il
obtienne la garantie de pouvoir construire en libéral
à Zurich.
Mais
revenons à l'essentiel : le modèle polytechnique
a pour objectif de définir l'architecture,
entre autres, comme approche scientifique. Ce modèle
considère qu'il faut des compétences
scientifiques pour être architecte
Aujourdhui,
la formation des architectes en Allemagne est dispensée
dans trois types d'établissements :
-
il y a les écoles d'art, les Beaux Arts,
qui sont restées marginales, pourtant fondées
à partir du 17ème siècle. Il
s'agit de petites classes formées par des maîtres
dans une dizaine détablissements.
-
il y a le modèle polytechnique, les
Technische Hochscules , dont lobjectif,
lors de la fondation (la première à
Karlsruhe en 1825), était de créer une
élite scientifique et technique afin, notamment,
de combattre la Grande Bretagne.Il y a actuellement
une quinzaine décoles polytechniques
en Allemagne.
-
il y a les écoles techniques, Bauschulen,
à lorigine formation des techniciens
du bâtiment, qui sont devenues à partir
de 1966, des Fachhochschulen, dont il
existe une quarantaine dans le pays et dont le diplôme
est reconnu comme équivalent avec les autres
formations.
Cette
diversité des formations explique déjà
une spécificité allemande.
Les
organisations professionnelles
La
représentation professionnelle est utile à
la compréhension de la culture allemande. Les
trois organismes sont les suivants :
Le BDA (Bund Deutscher Architekten) association des
architectes allemands
Créé en 1903 et refondé en 1948.Son
objectif dorigine était de se consacrer
de manière artistique, architecturale et urbanistique
à lacte de bâtir sans être
impliqué dans le Gewerb (métier).
Larchitecte est indépendant et ne doit
pas se mêler aux entrepreneurs. Il ne faut pas
oublier que lindustrialisation du 19ème
siècle a produit des horreurs dans l'environnement
bâti, ce qui explique la position des fondateurs.
Le BDA est aujourd'hui une association indépendante
qui poursuit quatre objectifs :
- la planification globale et responsable pour un
environnement bâti prenant en compte la qualité
de vie ;
- la qualité de la planification et du bâti
;
- le débat critique ;
- l'indépendance de la planification.
Le
BDA comprend 4.500 membres et 500 membres associés,
donc au total 5 000 membres. Il joue un rôle
tout à fait important dans la société.
Avec ses procédures de nomination, le BDA veut
garantir dêtre le rassemblement
des bons architectes .
Des architectes internationaux de renom sont par ailleurs
membres honoraires du BDA, ainsi par exemple, les
architectes français Jean Nouvel, Dominique
Perrault, Christian de Portzamparc en font partie.
Le Werkbund DWB
Le Werkbund ( lien pour l'oeuvre), organisation
plutôt pauvre aujourdhui,
a eu un rayonnement intellectuel important dans son
histoire.
Créée en 1907, le werkbund est fondé
sur une approche universelle de la production artistique
et formelle, située entre l'art et l'industrie,
et fondée sur une préoccupation sociale.
Il a pour spécificité son approche sérieuse
et attentive des question de production qu'il reconsidère
dans une approche architecturale.
Les idées d'origine étaient d'associer
les grandes questions de société aux
nouveaux modes de production.
Il y a eu de grands débats historiques entre
les tenants de l'artisanat et des gens tels que Gropius,
qui étaient plutôt partisans de la production
industrielle et du produit standardisé : c'est
à dire de la répétition
et non de l'oeuvre comme production unique.
Après la guerre, le Werkbund s'occupe du design,
de la gute Form, la bonne
forme; pas la juste forme, plutôt la bonne forme
au sens d'une éthique. Dans cet esprit, l'école
d'Ulm (Hochschule für gestalfung) a eu une influence
internationale dans les années 50 et 60.
Après
1960, les grandes lignes de pensée et de débats
du werkbund sont les suivantes :
- le processus devient plus important que l'oeuvre
finie
- le werkbund a été le premier à
appeler l'attention du grand public sur l'environnement,
et à situer l'architecture comme intervention
dans l'environnement bâti, en mesurant ses conséquences
sur l'écologie, la politique urbaine, etc...
- le troisième axe a été de s'occuper
de la réhabilitation et du patrimoine bâti,
avec un regard attentif sur l'existant ; est abandonnée
d'ailleurs la notion de progrès, un nouveau
regard étant porté sur la qualité
de l'existant, sur le génie du lieu (devenu
plus tard le régionalisme critique)
Je ne connais pas le nombre total des membres du Werkbund
, mais dans le Baden-Wurtemberg dont je suis
membre, on compte 400 membres.
la Kammer BAK (chambre de lordre
des architectes)
Les premières tentatives de fondation de la
kammer des architectes commencèrent après
la guerre.
La Kammer a été créée
parce qu'il semblait nécessaire d'avoir une
troisième organisation, plus proche du monde
politique et de l'administration.
Chaque Land s'est, tour à tour, doté
d'une Kammer qui se sont progressivement
développées comme une sorte d'Ordre,
organisme officiel d'inscription des architectes,
grâce à une habile politique douverture
et daccueil de tous ceux concernés par
le bâti.
Les kammer tiennent la liste des architectes inscrits.
Tout jeune diplôme va, après deux ans
de pratique, sinscrire dans la kammer ne serait-ce
que pour pouvoir participer aux concours darchitecture.
Les kammers règlent beaucoup de problèmes
juridiques, administratifs ainsi que lassurance
sociale de ses membres. Elles soccupent de la
formation continue.Ce sont les kammer qui sont arrivées
à faire voter des Architekten Gesetz
, c'est à dire des lois sur l'architecture
qui ne sont pas des lois nationales mais des lois
fédérales définissant les objectifs,
le rôle, les activités de l'architecte
par rapport à la société.
Les Kammer, comme dailleurs le BDA et le werkbund,
sont des organisations fédérales dans
les 16 l_nder avec une représentation nationale
au niveau du Bund, la BAK à Berlin.
Missions
de l'architecte et rôle dans la société
l'Architektengesetz
définit en préambule la mission de l'architecte
qui est la planification d'édifices en
termes esthétiques techniques et économiques.
Notons que le législateur utilise le terme
planification, terme plus technocratique que lon
peut regretter qui remplace le terme projet
. Loeuvre existe encore mais de manière
plus élargie.
L'Architektengesetz
règle également le titre qui est protégé,
par une loi votée au niveau du Land, pas au
plan national. Si un Land ne vote pas cette loi, il
n'y a pas de protection du titre.
La
liste des architectes, que les Kammer sont tenues
détablir, comprend ceux qui exercent
en libéral dans le service public et même
en tant que promoteurs ; il y a des listes pour les
architectes dintérieur, les paysagistes,
les urbanistes.
Les conditions d'accès à ces listes
sont réglées par cette loi : c'est à
dire par la formation académique en architecture,
plus 2 ans d'exercice professionnel.
La formation académique peut être remplacée
par 10 ans de pratique chez un architecte confirmé.
Il y a même une disposition encore plus ouverte
qui permet d'accéder au titre en démontrant
ses compétences auprès d'une commission
qui les évalue et statue.La HOAI
(Honorarordnung für Architekten und Ingenieure),
les honoraires.
La
HOAI (description des missions et barèmes
d'honoraires), fixe la façon de rémunérer
les services des architectes et des ingénieurs.
C'est un décret national établi par
le gouvernement national et approuvé par le
Bundesrat.
Historiquement,
la HOAI a remplacé en 1970 la GOA
(Gebühren Ordnung fùr Architekten) qui
ne concernait que les architectes, règles fusionnées
depuis 30 ans dans un outil commun de régulation
architectes/ingénieurs.
Il
est important de voir que le mot service
est traduit par Leistung, c'est le
service qui est rémunéré, et
non pas l'oeuvre. Ce terme Leistung
concerne les édifices, les espaces verts, les
projets urbains etc....
Je précise que la HOAI règle
les honoraires des architectes, des architectes d'intérieur,
des paysagistes, des urbanistes, et aussi ceux des
ingénieurs, les services de statique, des équipements
techniques, des fluides, de l'acoustique, de la mécanique
des sols et des géomètres, donc les
différentes disciplines des sciences de l'ingénieur.qui
participent à louvrage. Je rappelle qu'à
l'origine, il s'agissait du barème des seuls
architectes.
Le
permis de construire.
Il est délivré localement par les communes
; mais toutes les règles qui l'organisent dépendent
du Land. Chaque Land vote sa Landesbauordnung
(LBO) qui définit les règles
du bâti dans le Land. La LBO du Land de Hesse
qui actuellement est en avance par rapport aux autres
L_nder sest dotée, tout récemment,
dune refondation.
L'élément nouveau est qu'on simplifie,
quon dérègle, quon allège
les procédures devenues trop lourdes. Certains
domaines ne font ainsi plus partie du permis de construire.
Est réglé aussi ce qui relève
de l'auteur, de celui qui signe les plans, c'est le
Bauvorlagerecht, c'est à dire
le droit de signature de demande d'un permis de construire.
La possibilité de signature de demande de permis
est ouverte à plusieurs intervenants : en premier
lieu. aux architectes, c'est évident, c'est
leur formation ; mais d'autre part aussi aux ingénieurs,
à condition qu'ils aient deux ans de pratique
professionnelle. De plus, pour des bâtiments
jusqu'à deux logements ou 200 m2 de surface,
des bâtiments agricoles, ou des bâtiments
provisoires, des personnes avec des Meisterprüflung,
c'est à dire des personnes qui ont des certificats
de métier, maçons et bétonneurs
peuvent signer un permis de construire..
Il faut être maître dans le
métier ce qui exige une formation spécifique
reconnue par les chambres des métiers.
La
réglementation de la signature du permis de
construire veut garantir trois objectifs :
- la sécurité publique (incendie, assurance),
- l'amélioration de la culture du bâti,
- la protection du consommateur par la qualité
du projet.
Le droit de signature ne confirme pas l'architecte
créateur, mais impose la conformité
à ces trois objectifs publics.
Notons que lobjectif de sécurité
publique occupe la première place.
Le
droit dauteur.
Il est peut être intéressant dans ce
cadre, pour la culture française, de dire quelques
mots à ce sujet.
Le
mot Werk qui signifie donc uvre
est lié au droit d'auteur qui existe aussi
en Allemagne depuis le début du siècle
pour les architectes. Cependant, le droit dauteur
est davantage inscrit dans le domaine culturel, artistique,
et mis au même niveau que celui qui caractérise
les arts. Ce droit d'auteur est protégé.
Par
contre, la pratique allemande est bien différente
en matière de protection et peut être
éclairée par celle qui prévaut
sur les monuments historiques. Prenons l'exemple d'une
oeuvre classée qui est un bien public. Ce bien
public n'est pas abstrait ou scientifique. Il est
lié à un lieu, à une commune
ou à une ville. Le monument historique relève
de la compétence d'une commune : celle-ci peut
intervenir sur un monument si elle met en avant un
intérêt supérieur à la
conservation de ce bien.
L'oeuvre dans son intégralité relève
du public et de la politique. Il y a toujours débat
lorsqu'il y a intervention sur un monument historique.
Cette
analogie permet d'éclairer la jurisprudence
allemande en matière de protection de l'oeuvre
architecturale, qui dit que 1'usage prime sur l'esthétique.
Si
la qualité d'usage est mise en doute, le droit
d'auteur tombe.
Par exemple - je cite une jurisprudence récente
: au cours d'un procès, des juristes ont clairement
dit que l'oeuvre en tant que création est protégée,
mais que ce principe n'est pas valable pour des édifices
à vocation purement fonctionnelle. Ainsi, une
usine n'est pas protégée en tant qu'uvre.
Cela conduit dans d'autres domaines, où pour
conserver les droits d'auteur, on est dans lobligation
de classer l'édifice, mais cela reste une protection
fragile. Un exemple : le Bundestag à Bonn,
uvre majeure de Günthe Behnisch, est désormais
vide et abandonné. Pour ne pas laisser défigurer
cet important témoin de la démocratie
allemande d'après la guerre, on essaie de le
faire classer comme monument historique.
Pour
conclure :
1)
Les services d'architecture sont donc des services
au sens du mot Leistung .
2)
Un autre terme définit historiquement le service
public allemand : Dienst, mot très
fort, proche de dévouement (ce
mot désigne aussi les contreforts
des cathédrales). Dienst cest
la tâche, le devoir, léthique de
servir lEtat, cest un mot dont le sens
dorigine vient de ladministration de lEtat
prussien.
3)
En rapprochant ces deux termes, le mot Dienstleistung,
de plus en plus utilisé, désigne bien
la notion globale de service de nature à la
fois public et privé. Lévolution
se fait vers une Dienstleistungsgesellschaft
: une société de services. Cest
une responsabilité publique, une responsabilité
de lindividu et des partenaires privés
par rapport à la société.
Le
service rendu par les architectes allemands à
la société est technique, économique
et esthétique. Cest le sens donné
à la culture architecturale.
|