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BULLETIN 35 - juin - octobre 2001



DREAMLAND ET BAMIYAN
Benoît Peaucelle - Président de la SFA


Se souvient-on que le premier gratte-ciel de New-York fut la tour électrique, haute de 120 mètres, qui au coeur du parc de Dreamland était équipée d’un phare, jumeau du phare officiel qui signalait l’entrée du port de la ville ? Pour Reynolds, promoteur du parc, avant d’être 25 ans plus tard le promoteur du Chrysler Building, le but était d’ajouter de vrais naufrages aux attractions du parc (parmi lesquelles la destruction de Pompéi, l’incendie de Rome et de Moscou, l’incendie d’un immeuble factice de Manhattan), et de discréditer le monde de la réalité phénoménale, grâce à la réalité alternative de Dreamland. Dans "Delirious New-York", Rem Koolhaas explique comment Reynolds imagine Dreamland comme "le laboratoire de Manhattan", nous permettant "d’interpréter tous les gratte-ciel de Manhattan comme des sirènes architecturales marquant l’entrée de ports inexistants". Dreamland disparut en 1911 dans un gigantesque incendie qui ne fut reconnu que vingt-quatre heures plus tard, les New-yorkais ayant d’abord cru qu’il s’agissait de la dernière et nouvelle attraction du Parc.

Quelques mois avant la parution du livre de Koolhaas, Manfredo Tafuri donnait, dans "L’Architecture d’Aujourd’hui", une critique aigue de l’urbanisme schizophrène de New-York, qu’il est bon de relire aujourd’hui. Les Twin Towers, dernières nées de cette schizophrénie architecturale n’avaient comme intérêt que leur caractère gémellaire, permettant au visiteur contemplant le panorama depuis l’une des tours, de mesurer son altitude dans la tour miroir.

Le 11 septembre 2001, c’est l’incendie de la première tour, sur laquelle étaient braquées les caméras, qui permit au monde entier de vivre en direct dans une mise en scène inégalée, la catastrophe de la seconde tour. Le rêve monstrueux de Reynolds, qui croyait que la technologie pouvait produire des "sensations synthétiques et des expériences accélérées égales aux expériences de la réalité" est devenu lui-même réalité.

Il n’est pas possible de détacher ce cataclysme de la destruction programmée, il y a quelques mois, des Bouddhas de Bamiyan. Si quelques intellectuels s’étaient alors élevés contre ce crime, beaucoup se sentaient génés que l’on cherche à protéger des oeuvres de pierre, alors que nous étions dans l’incapacité de protéger les femmes afganes. Nos bonnes consciences n’ont alors pas compris que l’Iconoclasme (auquel les musées de Strasbourg et de Berne viennent de consacrer une exposition complaisante et contestable) est un acte fondateur de barbarie. Les Taliban refusent d’admettre que l’on puisse accorder aux bouddhas de pierre une valeur de représentation de l’Homme, lui-même icône du divin. C’est pour cela même qu’ils voilent le visage des femmes afghanes, dont ils nient la nature icônique, repoussant la recherche de l’Alétheia dans un futur mortifère.
A la lumière de ce drame de Bamiyan nous pouvons comprendre la catastrophe du W.T.C., comme la destruction symbolique de New-York, comme une attaque contre l’idée même de la cité.

Le plus terrifiant dans ce cataclysme, est la précision méticuleuse avec laquelle les "barbares" ont frappé l’Amérique au coeur de ses symboles et de ses fantasmes, prouvant qu’ils ont une parfaite connaissance de la société américaine. Des deux ennemis, celui qui connaît le mieux l’autre n’est pas celui qu’on croit.

Quoiqu’il en soit, l’optimisme béat d’une mondialisation fondée sur les valeurs de l’Amérique et sur l’exportation du modèle de la ville américaine, n’est plus de mise. Nous avons la preuve que cela est dangereux et qu’aucun Dreamland n’est immortel.

   
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© Société française des architectes - 2001
Page mise à jour le 25/04/02
 
 
 
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