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Se
souvient-on que le premier gratte-ciel de New-York fut la
tour électrique, haute de 120 mètres, qui au
coeur du parc de Dreamland était équipée
dun phare, jumeau du phare officiel qui signalait lentrée
du port de la ville ? Pour Reynolds, promoteur du parc, avant
dêtre 25 ans plus tard le promoteur du Chrysler
Building, le but était dajouter de vrais naufrages
aux attractions du parc (parmi lesquelles la destruction de
Pompéi, lincendie de Rome et de Moscou, lincendie
dun immeuble factice de Manhattan), et de discréditer
le monde de la réalité phénoménale,
grâce à la réalité alternative
de Dreamland. Dans "Delirious New-York", Rem Koolhaas
explique comment Reynolds imagine Dreamland comme "le
laboratoire de Manhattan", nous permettant "dinterpréter
tous les gratte-ciel de Manhattan comme des sirènes
architecturales marquant lentrée de ports inexistants".
Dreamland disparut en 1911 dans un gigantesque incendie qui
ne fut reconnu que vingt-quatre heures plus tard, les New-yorkais
ayant dabord cru quil sagissait de la dernière
et nouvelle attraction du Parc.
Quelques
mois avant la parution du livre de Koolhaas, Manfredo Tafuri
donnait, dans "LArchitecture dAujourdhui",
une critique aigue de lurbanisme schizophrène
de New-York, quil est bon de relire aujourdhui.
Les Twin Towers, dernières nées de cette schizophrénie
architecturale navaient comme intérêt que
leur caractère gémellaire, permettant au visiteur
contemplant le panorama depuis lune des tours, de mesurer
son altitude dans la tour miroir.
Le
11 septembre 2001, cest lincendie de la première
tour, sur laquelle étaient braquées les caméras,
qui permit au monde entier de vivre en direct dans une mise
en scène inégalée, la catastrophe de
la seconde tour. Le rêve monstrueux de Reynolds, qui
croyait que la technologie pouvait produire des "sensations
synthétiques et des expériences accélérées
égales aux expériences de la réalité"
est devenu lui-même réalité.
Il
nest pas possible de détacher ce cataclysme de
la destruction programmée, il y a quelques mois, des
Bouddhas de Bamiyan. Si quelques intellectuels sétaient
alors élevés contre ce crime, beaucoup se sentaient
génés que lon cherche à protéger
des oeuvres de pierre, alors que nous étions dans lincapacité
de protéger les femmes afganes. Nos bonnes consciences
nont alors pas compris que lIconoclasme (auquel
les musées de Strasbourg et de Berne viennent de consacrer
une exposition complaisante et contestable) est un acte fondateur
de barbarie. Les Taliban refusent dadmettre que lon
puisse accorder aux bouddhas de pierre une valeur de représentation
de lHomme, lui-même icône du divin. Cest
pour cela même quils voilent le visage des femmes
afghanes, dont ils nient la nature icônique, repoussant
la recherche de lAlétheia dans un futur mortifère.
A la lumière de ce drame de Bamiyan nous pouvons comprendre
la catastrophe du W.T.C., comme la destruction symbolique
de New-York, comme une attaque contre lidée même
de la cité.
Le
plus terrifiant dans ce cataclysme, est la précision
méticuleuse avec laquelle les "barbares"
ont frappé lAmérique au coeur de ses symboles
et de ses fantasmes, prouvant quils ont une parfaite
connaissance de la société américaine.
Des deux ennemis, celui qui connaît le mieux lautre
nest pas celui quon croit.
Quoiquil
en soit, loptimisme béat dune mondialisation
fondée sur les valeurs de lAmérique et
sur lexportation du modèle de la ville américaine,
nest plus de mise. Nous avons la preuve que cela est
dangereux et quaucun Dreamland nest immortel.
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