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Cadre
de vie à louer ?
La France na-t-elle plus les moyens de payer ses équipements
publics ?
Pour réduire sa dette, le gouvernement tente de confier
aux grands groupes de Bâtiments et de Travaux Publics laménagement
et la gestion des espaces publics et du cadre de vie. Ainsi, ni
larchitecture, ni lurbanisme, ni même le paysage,
ne relèveront plus dune décision dintérêt
général. Des exemples récents de cette délégation
du service public le montrent, les aménagements seront
conçus, construits et gérés uniquement dans
une logique financière visant à satisfaire lactionnaire
et à desservir le citoyen.
Le gouvernement profite de lapaisement de lété
et détruit ce que cinq générations de citoyens
ont défendu pour promouvoir la qualité des espaces
de leur cadre de vie.
Cachés derrière des termes faussement techniques*,
les nouvelles procédures daménagement dites
PPP ne révèlent quune seule réalité
: à partir daujourdhui, les choix daménagement
de notre cadre de vie seront établis par les grands groupes
de BTP, auprès de qui nous devront louer notre cadre de
vie.
Or, par la voix de leurs dirigeants, ces grands groupes rappellent
chaque année que leur vocation première est le profit,
le bénéfice, largent dégagé
sur le résultat financier : Il faut que lactionnaire
gagne de largent !. Si lactionnaire ne gagne
pas dargent assez vite, laction perd de sa valeur,
et cest la survie même du groupe et de leurs dirigeants
qui est alors remise en question. On connaît bien la logique
implacable du capitalisme.
Pour autant, nos gouvernants semblent moins bien connaître
une autre logique : celle dune culture reposant sur un art
de vivre et le simple goût dexister. Nos gouvernants
semblent oublier que le bien-être ne repose pas uniquement
sur le poids du porte monnaie, mais aussi sur létat
de notre santé, de notre confiance et de notre cadre de
vie. Cest la raison pour laquelle, en son temps, des générations
de citoyens se sont battues pour créer des professions
indépendantes dites libérales, nourries
de valeurs éthiques spécifiques et sous contrôle
déontologique dun ordre, comme les médecins,
les avocats, et les architectes. Les citoyens ont voulu que leur
santé soit garantie. Ils ont voulu que leurs droits soient
protégés. Ils ont voulu que leur cadre de vie soit
préservé.
Ils ont exigé la création de ces trois métiers
reposant à la fois sur une formation supérieure
longue, sur un engagement éthique scellé par une
prestation de serment, et sur une autonomie vis-à-vis des
intérêts particuliers, notamment des pouvoirs politiques
et financiers.
Si aujourdhui, la Société Française
des Architectes** ressent la nécessité dexprimer
de nouveau ces valeurs, cest quelle constate que le
gouvernement bafoue les citoyens et sapprête à
détruire leur cadre de vie.
Juste avant lété, grâce au soulèvement
des architectes contre les projets de réformes, et grâce
aux diverses actions orchestrées par les syndicats et par
lOrdre, la profession a obtenu de belles promesses de la
part du gouvernement : La procédure PPP ne serait
accordée quexceptionnellement, et dans des situations
lexigeant impérativement (comme le Stade de France
où urgence et technicité primaient).
Malheureusement, à peine quelques semaines se sont-elles
écoulées que nous constatons les premières
infractions : une école primaire à Asnières
et un parking au centre hospitalier du Havre sengagent avec
la procédure PPP. Deux aménagements courants de
notre cadre de vie, deux équipements ordinaires qui modifieront
durablement notre environnement, voici ce que lon donne
en pâture aux grands groupes du BTP et à leurs intérêts
purement financiers.
Or, dans le cadre dune telle procédure, les risques
de dérives sont bien réels. Nous savons que pour
donner un plaisir dun jour à leurs actionnaires daujourdhui,
beaucoup de ces grands groupes nhésiteront pas à
voler pendant plus de cinquante ans les citoyens de demain. Ils
les voleraient même de plusieurs manières :
1- Vol sur la marchandise
Sans contrôle par un architecte libéral
(donc libre des intérêts particuliers), ils voleront
le citoyen sur la qualité technique de leur construction.
Les matériaux ne seront pas conformes aux normes, les malfaçons
seront masquées par un coup de peinture, des pièces
doccasion seront vendues au prix du neuf. Les architectes
constatent chaque jour ce genre dinfractions sur les chantiers,
et imposent aux entreprises de BTP de respecter les règles.
Mais quand par le PPP, larchitecte perd son autonomie, lorsquil
est inféodé aux entreprises, les citoyens découvrent
à leurs frais létendue de la gabegie.
2- Vol sur le prix
En utilisant la procédure PPP, les grands groupes de BTP
voleront aussi le citoyen sur le montant total à payer.
Hier, par lintermédiaire de ses impôts, le
citoyen remboursait les emprunts nécessaires à la
construction et payait le prix réel de lexploitation
dun équipement. Les emprunts bénéficiaient
des taux préférentiels octroyés par la Caisse
des Dépôts et Consignations. Les remboursements étaient
donc minimaux. Aujourdhui, cest le groupe BTP qui
loue, clef en main, un édifice. Cest le groupe de
BTP qui détermine le prix de location, en concurrence faussée
par ses accords entre les trois grands groupes de BTP, et de manière
à dégager une marge suffisante pour contenter ses
actionnaires. Le prix payé par le citoyen est alors nettement
plus élevé. Utilisée depuis plus de dix ans
en Angleterre, la procédure PPP a fait lobjet de
nombreux audits financiers, tous conclus par la même dérive
financière aux frais du contribuable
Si le gouvernement fait aujourdhui le choix du PPP, cest
principalement pour des raisons comptables. Payer un loyer pour
un louage douvrage nest pas considéré
par Bruxelles comme un remboursement demprunt. Le premier
relève du budget de fonctionnement, le second sinscrit
dans la dette du pays. Pour satisfaire aux objectifs de Bruxelles,
le gouvernement nhésite donc pas à maquiller
les comptes et à faire payer plus cher le contribuable.
3- Vol sur le choix
Avec la procédure PPP, les grands groupes de BTP voleront
le citoyen sur leur implication dans le choix de leur cadre de
vie. Dans le PPP, les contraintes qui lient le groupe BTP sont
seulement un prix de loyer et une quantité despace.
Larchitecte nest plus là pour coordonner une
concertation avec les usagers, les riverains, et plus largement
pour tenir compte des attentes de la collectivité. Il ny
a plus personne pour écouter, conseiller, étudier
différentes hypothèses, faire plusieurs scénarii,
expliquer les conséquences de certains choix, mesurer limpact
sur lenvironnement, sur notre patrimoine, sur notre culture,
évaluer linfluence sur nos usages, sur nos modes
de vies, sur notre rapport à la collectivité. Il
ny a plus personne pour prévenir des dangers de certaines
économies à court terme ou de certaines dépenses
somptuaires, pour engager des raisonnements à long terme,
à coût global, à coût environnemental,
pour reprendre sans cesse la conception de louvrage afin
quil traduise au mieux les attentes de chacun.
Ce gouvernement ne retient que largument de la simplification
des procédures et de réduction des délais.
Gagner six mois dans la réalisation dun aménagement
pour ne pas perdre une élection, mais ôter au citoyen
son droit à la concertation. Ôter au citoyen son
désir dêtre impliqué dans laménagement
de son cadre de vie. Et pendant cinquante ans lui faire payer
les décisions unilatérales dun grand groupe
de BTP.
4- Vol sur lemploi
Par la procédure PPP, les grands groupes de BTP voleront
aussi lemploi des citoyens. Avec la procédure PPP,
ils monopoliseront la commande publique. Ils renforceront leur
pression sur les sous-traitants, et finiront par détruire
totalement le tissu dartisans et de PME du BTP qui constitue
à la fois lune des premières sources demploi
en France, et lun des plus riches foyers de savoir-faire.
Ce gâchis consolidera directement le pouvoir des grands
groupes et précarisera une part croissante de la population
actuellement active ou étudiant dans ses filières
(soit plus dun million de personnes).
5- Vol de probité
Enfin, à travers la procédure PPP les grands groupes
de BTP voleront le citoyen pour payer le prix de la corruption
des donneurs dordres. Le PPP est une procédure qui
signe le retour à lopacité des attributions
de marchés, le retour à des situations monopolistiques
et donc à la fausse concurrence. Dans ce contexte sans
contrôle, comment les acteurs résisteront à
la tentation de lenrichissement personnel. Pour le citoyen,
le prix de cette corruption sera non seulement financier, mais
surtout moral. Car le service public aura perdu toute probité.
Devant ce péril qui menace dès aujourdhui
notre cadre de vie, les architectes demandent au gouvernement
de sengager sur trois points :
a- labandon définitif de la procédure PPP
La SFA constate que les garanties proposées par le gouvernement
se sont révélées insuffisantes.
b- la remise en chantier du projet de réforme de la loi
sur larchitecture, pour la transformer en loi sur le cadre
du vie
La SFA soutient le projet de réforme issu de plusieurs
années de concertation, qui a été suspendu
sans raison par le gouvernement actuel, alors quil permettait
détendre le contrôle du citoyen aux situations
actuellement délaissées du cadre de vie, comme les
zones industrielles, les entrées de villes, les constructions
agricoles,
c- la défense de lexception culturelle pour ce qui
concerne le cadre de vie
La SFA considère quon ne peut pas construire une
école, une crèche, un musée, une université
ni même du logement social comme on achète des gommes
et des crayons à la tonne. Lacte daménager
notre cadre de vie doit donc bénéficier dune
approche culturelle et non pas seulement mercantile.
Parce que larchitecture est dintérêt
public, les architectes et toutes leurs équipes de spécialistes
(paysagistes, urbanistes, ingénieurs, économistes
)
entendent se battre pour le défendre et rappellent que
la liberté du choix de son cadre de vie est une condition
première de la dignité humaine.
Antoine
Leygonie, président de la Société Française
des Architectes,
Pour le bureau de la SFA.
*PPP
: Partenariat-Public-Privé, (bail emphythéotique
Administratif, Autorisation dOccupation Temporaire, Bail
à Construction, Contrat de Coopération Public-Privé,
).
**La Société Française des Architectes (dénommée
SADG à sa création en 1877) a été
la première à se battre, aux côtés
des citoyens, pour la création dune profession darchitecte
libéral, afin de défendre réellement
lintérêt général.
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